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Brève conversation entre compatriotes

A. Ainsi, vous soutenez que si vous m’avez cassé les dents et les reins, c’était pour mon bien?
B. Il fallait bien que quelqu’un s’en charge. Si ça n’avait pas été moi, ç’aurait été... quelqu’un d’autre. Vous savez qui. Ca n’aurait pas été à votre avantage. Parce que lui, en plus des dents et des reins, il vous aurait cassé une clavicule, il vous aurait crevé un oeil et arraché les ongles. Vous voyez bien que vous devriez me remercier.
A. Vous voulez dire que ce n’est pas parce que vous me détestez que vous m’avez estropié?
B. Au contraire, j’ai voulu vous préserver d’un mal plus grand.
A. Et vous n’y aviez aucun intérêt personnel?
B. Bien sûr que non, qu’allez-vous imaginer?
A. Aucun profit?
B. Je déteste le profit personnel. Seul compte pour moi le bien commun, donc aussi le vôtre.
A. Vous avez fait pour moi un sacrifice.
B. Evidemment. Pensez-vous que je vous ai cassé les dents et les reins avec plaisir?
A. Ah? Ca ne vous a pas fait plaisir?
B. Mais non, voyons. Quelle horrible supposition! Au contraire, j’en ai éprouvé beaucoup de

chagrin. J’ai pleuré en cognant.
A. Effectivement c’est un véritable sacrifice. Tant de chagrin! Tant de peine! Car vous avez dû beaucoup vous fatiguer, n’est-ce pas?
B. Oh! là là! Vous parlez d’un travail.
A. Oh! là là! Tant de peine, tant d’effort! Tout cela pour moi, pour me rendre plus heureux.
B. Eh oui.
A. Rien pour vous, tout pour moi, c’est bien celà?
B. Exactement.
A. Oh! là là. Eh bien alors, puisque vous n’éprouvez aucun plaisir de ce que vous avez fait, que vous n’en tirez aucun profit, qu’au contraire vous êtes prêt à accepter tous les désagréments pour me rendre la vie plus facile, dans ces conditions, puisque vous m’y autorisez, je pense
B. Mais oui, de quoi s’agit-il?
A. J’oserais vous demander... vu que vous acceptez tous les sacrifices...
B. Mais oui, je vous écoute, je vous écoute.
A. Permettez-moi de vous haïr.

Slamovir MROZEK -1982

FRANCE INTER

La première pièce, « NUIT DE REVE », raconte l'histoire de deux cadres qu'un commun voyage d'affaires réunit dans une chambre d'hôtel.
Chacun a ses petites manies qui irritent l'autre. Petites manies meublant de grands vides et recouvrant des tensions latentes. Apparaît une belle et mystérieuse femme. Rêve ou réalité ? Ils préfèrent le premier plus facile à assumer mais jusque dans le rêve ils se livrent une bataille de préséséances
Deuxième pièce « BERTRAND ». Un pépé retraité en enfance, armé d'un fusil, et flanqué d'un petit-fils très perspicace, débarque chez  un oculiste. Ils cherchent leur cible : un certain Bertrand. Qui est-ce ? Comment le voir, sans lunettes, comment le reconnaître ? Je ne vous vends pas  la mèche et vous laisse découvrir la fin de cette allégorie très kafkaïenne.Les deux pièces ont en commun l'humour grinçant et cinglant qui est l'apanage de Mrozek, cet auteur polonais qui vit depuis cinq ans en France. Heureux auteur sur la Péniche-théâtre son oeuvre est choyée par les interprètes et servie par la sagacité des deux metteurs en scène : Gilles Guillot pour « NUIT DE REVE »  et Isa MERCURE pour « BERTRAND ».

Jean-Marc Stricker

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